Ophelia, Barbie et moi

Ophelia, Barbie et moi

Solo que j’ai écrit, mis en scène et dans lequel je joue.

Une femme, Moi/Barbie, personnage à la fois drôle et tragique, livre aux spectateurs des bribes de son existence. Nous comprenons vite qu’elle n’est pas seule ; en effet, elle nous parle de cette présence réconfortante qui la visite ; cette dernière s’appelle Ophélia, et n’a plus de chair. Une seconde compagne occupe elle aussi le plateau ; c’est une poupée Barbie, double miniature du personnage principal. Moi/Barbie évolue entre (et à l’intérieur de) ces deux figures féminines avec lesquelles elle se lie d’une réelle complicité.

Cette forme théâtrale autofictionnelle s’est construite autour de mon propre corps, de mes propres troubles. J’ai en effet décidé de travailler à partir de ce personnage que j’ai créé, personnage qui est devenu moi, et de l’image parfois subversive qu’il renvoie.
Ophelia, Barbie et moi aborde plusieurs thèmes : la violence sexuelle, l’image de soi, le phénomène de dissociation (vécu lors de traumatismes violents et de certains troubles de la personnalité), la dépossession de son corps jusqu’au sacrifice de l’enveloppe charnelle.

Barbie, Ophélia et le statut de la femme
Barbie, femme objet, femme plastique, femme fantasme, cette poupée aux mensurations inhumaines fascine nombre d’humains au point que notre société assiste depuis quelques années à l’émergence du phénomène des Barbie humaines. A coup d’injections de toutes sortes, de silicone, de régimes drastiques et d’ablations de côtes, des jeunes femmes du monde entier (particulièrement dans les pays de l’est de l’Europe et aux USA) n’hésitent pas à passer des dizaines de fois sous le bistouri afin de ressembler le plus possible à leur modèle aux mensurations inégalables. Je ne cherche pas à juger cette démarche, même si j’avoue la trouver inquiétante, mais je l’interroge. Je l’interroge d’autant plus que j’ai moi-même transformé et sculpté mon corps (certes, dans une bien moindre mesure que les exemples cités) pour qu’il corresponde le plus possible aux « idéaux » de notre époque. Comment et pourquoi aspire t’-on à devenir une « poupée Barbie », à se façonner à l’image du désir de l’homme ? A l’heure où des millions de personnes vivent accrochés à Instagram en attente de la prochaine photo postée d’un postérieur particulièrement rebondi ou d’une bouche outrageusement gonflée, Barbie me semble être un écho retentissant de cette « société plastique. »
Moi /Barbie n’existe pleinement que par le regard des hommes, mais ces hommes la violentent et elle en souffre. Violée, elle n’ose porter plainte car elle craint d’être accusée, elle, d’être sexuellement provocante. Et pourquoi subir une ultime humiliation, publique celle-ci, alors que le viol est si peu puni ? Elle parcourt alors les Marchés de Noël, comme lorsqu’elle était enfant. « J’aime les marchés de Noël. C’est naïf et ridicule, mais je m’y sens bien. Je m’y sens tellement bien que le jour où je me trancherai les veines, je le ferai entre le stand de bougies artisanales et celui des crèches miniatures, cela sous les chants enjoués de la chorale de l’église. La nuit est en train de recouvrir les cabanes en bois. C’est le moment que je préfère. Sirotant un vin chaud à la cannelle, j’attends que les lumières s’allument et que les figurines prennent vie. Le spectacle a lieu tous les jours, à la tombée de la nuit. Ce sont de petites marionnettes en bois, manipulées avec poésie par des êtres anonymes. La première à s’animer est un petit bonhomme en pain d’épice. La seconde est un renne de Noel (oui, ceux qui s’envolent). Leur rencontre est belle, improbable. Les enfants rient. Et moi je pleure de joie, mais d’une joie douloureuse. Le vin chaud me réconforte. Les biscuits de Noël aussi. » Et puis Moi /Barbie n’est pas seule, Ophelia n’est jamais loin.

Ophélia : « Dans l’histoire, je resterai celle que la folie a emportée. »
Je ne pense pas que ce soit la folie qui ait poussée Ophelia au suicide. Au contraire, je pense que c’est sa lucidité. Ophelia, comme Barbie, n’existe pas par elle-même, elle existe par et pour les hommes. Sa vie est contrôlée, sa conduite dictée par les hommes de son entourage ; son père, son frère, le roi, Hamlet. La seule façon pour elle de se rebeller, de reprendre possession de son corps, est de mourir. Son corps, elle l’offre à la mort libératrice. Mais Ophelia subit les vers intrusifs qui pénètrent sa peau et la déchirent, tels les hommes qui déchirent Moi/Barbie.

Extraits issus d’Ophelia, Barbie et moi

Mes bas sont lacérés, mon sexe pleure de honte, hurle sa douleur d’avoir été déchiré. Dans la vitrine un miroir m’observe. J’aimerais qu’il arrête mais il ne me quitte pas des yeux. Je lui en veux de m’imposer l’image qu’il me renvoie ce matin-là. De la poupée presque parfaite de la veille, il ne reste plus grand-chose. Seuls rescapés du carnage, les Louboutin et le silicone. Le maquillage mélangé aux larmes, à la morve et au sperme séché forme une sorte de plâtre dégueulasse écaillé.
Oui, même le maquillage Chanel subit ce genre d’altération une fois mêlé à des fluides corporels. Je me demande s’il me reste un peu de ce masque au caviar qui fait des miracles. Et aussi s’ils ont au moins mis une capote.

« T’aime ça te faire défoncer hein espèce de chienne » En dehors du sexe, c’est un homme charmant. Je regarde par la fenêtre. La lumière des bougies dessine son contour, elle est là, dehors, qui nous observe. Sa présence, j’ai appris peu à peu à l’apprivoiser. Elle me faisait peur, aujourd’hui elle me rassure. La douleur devient presque insupportable. Je regrette d’être venue. Surtout que je n’ai aucune combinaison de ski.

« Pénétrée par l’air glacé je reprends vie mais quelle douleur. Un papillon de nuit s’endort sur mes mains dévêtues de chair. » C’est vrai, Ophelia n’a plus de chair. Je lui propose un verre de vin chaud mais elle ne peut plus boire, sa langue a pourri. Alors je me laisse bercer par le son de sa voix : « La nuit m’enveloppe, me couvre de son manteau pudique et moi je reste là.
La lune, les étoiles n’existent pas. Le brouillard m’interpelle, m’enrobe, me ronge et me dégueule. Que reste-il de moi ? Ophelia déchet rejeté par les vers rassasiés, savourée sans pitié, consommée jusqu’à la nausée, tel l’homme qui goûtait ma peau et pénétrait ma chair. Me déchirait. » Puis Ophélia s’endort dans mes bras.

J’aime les marchés de Noël. C’est naïf et ridicule, mais je m’y sens bien. Je m’y sens tellement bien que le jour où je me trancherai les veines, je le ferai entre le stand de bougies artisanales et celui des crèches miniatures, sous les chants enjoués de la chorale de l’église. La nuit est en train de recouvrir les cabanes en bois. C’est le moment que je préfère. Sirotant un vin chaud à la cannelle, j’attends que les lumières s’allument et que les figurines prennent vie. Le spectacle a lieu tous les jours, à la tombée de la nuit. Ce sont de petites marionnettes en bois, manipulées avec poésie par des êtres anonymes. La première à s’animer est un petit bonhomme en pain d’épice. La seconde est un renne de Noel (oui, ceux qui peuvent s’envoler).

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